Allocution de M. alain Clary

Maire de Nîmes,

Vice-président du Conseil Général du Gard

 

Mardi 26 novembre 1996, Hôtel Imperator

 

Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

 

« Mes mains sont pleines de couronnes, et j’ai des fleurs sans nombre à déposer sur ce tombeau où va dormir Alphonse Daudet ».

 

Ces quelques mots, ouvrant le discours d’hommage et d’amitié, qu’Emile ZOLA prononça sur la tombe Alphonse DAUDET, permettez que je les fasse miens, à l’instant de prendre devant vous la parole, et de répondre à votre invitation.

 

Je voudrais d’abord saluer votre heureuse initiative. Celle qui voit les amis et connaisseurs d’Alphonse DAUDET, issus des trois grandes régions françaises constitutives du Sud-Est de notre pays et de son Midi méditerranéen, (Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte d’Azur, et Languedoc-Roussillon), fédérer leurs énergies et leurs efforts, pour une commémoration prestigieuse et filiale qui débutera le 15 décembre 1997, et s’étendra sur l’année 1998.

 

Sans doute, le principe d’une telle synergie de savoirs et d’affections eut-elle séduit un écrivain qui puisa dans la géographie, les cultures et moeurs de ces espaces et des populations qui leur donnaient force et couleur, une part conséquente de son inspiration.

 

Nîmes y occupe une juste place, décrite, avec une pointe d’ironie dès les premières lignes du « Petit Chose » :

 

« Je suis né le 13 mai 18 .., dans une ville du Languedoc, où l’on trouve, comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de poussière, un couvent de carmélites et deux ou trois monuments romains ».

Nîmes « recoin de grâce, d’art et de poésie .. » dira aussi l’auteur de L’EVANGELISTE, ainsi que vous me le rappelez, Président SEGAUD, dans le courrier plein d’amitié que vous m’avez récemment adressé.

 

Nîmes, où l’austère façade du Lycée Daudet alors hôpital général, le Bd. Daudet à deux pas des Jardins de la Fontaine, et le square de la Couronne « plein de grâce riante et de charme printanier » qu’évoqua mon prédécesseur Emile REINAUD, inaugurant en mai 1900, la statue du grand homme, tracent un premier et touchant chemin du souvenir.

 

Nîmes, ville natale, où l’on suit encore, à plaisir, la trace laissée par le plus célèbre de ses enfants. Alphonse DAUDET y avait vu le jour, un 13 mai 1840.

La famille demeure, à l’époque, dans la maison Sabran, 24, Grand Cours aujourd’hui Boulevard Gambetta. La prospérité familiale, on sait ce qu’il en adviendra, permet alors au jeune Alphonse, de s’imprégner du souvenir de « meubles anciens, d’élégants rideaux de moire et du ciel de lit de la chambre des époux (ses parents) », que rappelle Wanda BANNOUR dans son étude biographique.

 

Mais dès 1845, il faut déménager à la maison Vallongue, 1, rue Graverol, suivre les cours successifs et subir la discipline des frères des Ecoles Chrétiennes et de l’Institution Canivet, avant de déménager, encore, et loger à la fabrique de soieries du père, Vincent, Chemin d’Avignon.

 

Les affaires se font mal et Vincent doit partir pour Lyon.

 

La fabrique, vendue, devient un couvent de carmélites (souvenons-nous des premiers mots du Petit Chose). Un dernier logement nîmois, rue Séguier, précède, nous sommes en 1849, le départ familial pour Lyon. Alphonse Daudet a 9 ans.

 

« Plus je regarde, nous dit-il, plus je vois et compare, plus je sens combien les impressions initiales de la vie, de la toute première enfance, sont à peu près les seules qui nous frappent irrévocablement. »

 

Ainsi peut-il observer, dans cette Nîmes des années 1840 qui fabrique et commercialise la soie, ces enfants et ces adolescents astreints au fonctionnement des navettes des métiers à tisser, dont le souvenir nourrira l’inspiration de « JACK ».

 

Ainsi se souviendra-t-il du quartier de l’Enclos-Rey, décrit dans les « Rois en exil ».

 

Ainsi vit-il, entre Bezouce où il est en nourrice, et les environs immédiats de Nîmes où la famille possède une vigne et quelques pêchers, au grand vent du Sud, dans les senteurs de la garrigue, sous la chaleur harassante du pays natal ; de ce « Midi câlin, félin, avec son éloquence emportée ... » où il accompagnera, 40 ans plus tard, son ami félibre, Frédéric MISTRAL, dans la contemplation éblouie des collines bleues.

 

C’est son second fils, Lucien, qui dans sa « Vie d’Alphonse Daudet », rapporte le précieux témoignage évoqué par son père, de ces années d’enfance et de formation ; formation alors, autant de l’homme que de l’écrivain :

 

« Quelle merveilleuse machine à sentir j’ai été, surtout dans mon enfance !       A tant d’années de distance, certaines rues de Nîmes, noires, fraîches, étroites, sentant les épices, la droguerie, me reviennent dans une lointaine concordance d’heures, de couleurs de ciel, de sons de cloches ... Des impressions, des sensations à remplir des tas de livres, et toutes d’une intensité de rêve. »

 

Nîmes, enfin, qui fixe ses premiers souvenirs comme celui du feu d’artifice, contemplé dès ses trois ans : « Les moindres détails, confiera-t-il, m’en sont restés, le murmure des arbres au vent de nuit - sans doute ma première nuit dehors - l’extase bruyante de la foule, les « ah » montant, éclatant, s’étalant avec des fusées dont le reflet éclairait d’une pâleur fantomale les visages autour de moi ... » Le lisant, l’écoutant, n’est-on pas soudain transporté avec lui ?

 

Les lieux, les dates, les faits et les souvenirs que j’ai rapidement évoqués devant vous, de cet Alphonse Daudet nîmois, constituent l’un des visages, le premier du grand écrivain. De cet auteur prolixe dont Roger RIPOLL a éclairé pour la Pleïade, la destinée paradoxale faite de la célébrité d’un petit nombre de livres ; de la gloire du conteur, au détriment d’un talent de romancier qui, note-t-il, « l’avait pourtant imposé au public de son temps ».

 

A ce Daudet de Nîmes, il faudrait ajouter, le Daudet de France dotant notre littérature de quelques unes de ses figures les plus typées ou les plus attachantes, et reflets de l’esprit français : de Tartarin à l’Arlésienne, du Petit Chose à Numa Roumestan, qui est comme l’archétype de l’homme politique du Midi ; du Révérend Père GAUCHER qui fit « danser les moinettes », au Sous-Préfet qui mâchonnait des herbes folles, en versifiant, mollement étendu, sur des prairies accueillantes ...

 

Et puis il conviendrait d’évoquer encore le Daudet universel, fils du grand soleil, bien sûr, mais qui surtout saura témoigner de la brutalité et de la misère de son temps, à l’image d’un DICKENS dont par maints aspects de son œuvre, il rappelle la formidable stature et « l’humanité frémissante », le mot est de ZOLA.

 

Ce sont là autant d’aspects, passionnants, d’une vie et d’une œuvre, et plus que je n’en peux traiter ici. Mais les rendez-vous que nous nous apprêtons à vivre, avec l’une et l’autre, nous permettront, j’en suis convaincu, d’y revenir ensemble.

 

Car nous serons témoins vigilants et actifs de vos initiatives, comme nous le serons de celles engagées par la Ville de DRAVEIL, en ESSONNE, également attachée à la commémoration de cet anniversaire, et qui vient de créer un comité de parrainage auquel j’ai souhaité adhérer. 

 

Quelques temps après les funérailles, quelques jours après l’éloge funèbre prononcé par Emile ZOLA, la Revue de Paris publiait un article d’hommage.

 

C’était le 1er janvier 1898 et l’auteur en était Anatole FRANCE.

 

« Alphonse DAUDET, écrivait l’auteur du Lys Rouge, naquit dans cette auguste ville de Nîmes, parée de colonnes antiques, de jardins et de lumière. Il grandit au milieu « des champs de mûriers, d’oliviers, de vignes », dans « la paix triste de ces grandes plaines ». Il respira l’air « fouetté de mistral ». Il aimait « les platanes feuillus des places villageoises, la poudre blanche des grandes routes, la lavande des collines brûlées ». Il goûtait le jour avec délices sur cette terre parfumée, qui ressemble à la Grèce. C’était un enfant ardent et moqueur, un petit faune ».

 

Nîmes célèbrera avec fierté et avec ferveur, le souvenir du plus populaire et du plus attachant de ses enfants.

 

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