Un monde étrange

 

« Dîtes, c’est un acteur ! Regardez sa redingote,

                        son gilet noir, sa perruque aux cheveux soyeux

et sa barbe !

 

« Il incarne un personnage du siècle dernier, pour sûr !

« Dans quel film vous produisez-vous, Monsieur ? m’interrogea un importun.

« Quand débute le tournage ? lança un autre …

 

C’est ainsi que je fus subitement entouré d’une foule bigarrée de curieux.

 

« Je suis Alphonse Daudet, répondis-je calmement tout en me dégageant de mes assaillants.

« Imposteur ! Imposteur ! Impost

 

Tel un refrain, ces mots résonnaient dans ma tête alors que j’entrepris l’ascension du chemin que j’avais tant de fois parcouru pour gagner mon moulin.

 

Je n’en croyais pas mes yeux : tout le paysage avait changé. Les pierres s’étaient polies : je reconnus difficilement les pins qui m’avaient tant de fois ombragé. Le mistral jouait avec une multitude d’objets colorés qu’il soulevait et qui, légers, s’envolaient dans un froissement d’ailes. Les cigales stridulaient, mais leur chant me semblait plus terne. Hier encore l’atmosphère était embaumée de thym, de lavande … Aujourd’hui ces senteurs avaient complètement disparu. Une odeur acre flottait dans l’air et irritait mes narines.

 

Soudain au creux d’une touffe de romarin scintillait un objet brillant. Je m’en approchai et le saisis.

Quelle ne fut ma surprise, cher lecteur, lorsque je tentai de déchiffrer ce qui était écrit sur ce papier cristal aux couleurs vives et qui crissait entre mes doigts tremblants :

« chips » …

 

Peut être auriez vous pu m’aider à comprendre, chers lecteurs …

 

Tenté par ma curiosité, je goûtai quelques miettes qui tapissaient encore le fond de ce qui devait être un cornet. Meuh … Je me rappellerai toujours ce goût salé, ce moelleux dans mon palais. Je regardai une nouvelle fois le papier que je tenais. A ma grande stupéfaction, je lus :

 

« A base de pommes de terre … A consommer de préférence avant fin 1998 »

 

1998 ! J’écarquillai mes yeux pour relire plusieurs fois cette date, saisi par un gros vertige.

1896, 1897 … J’achevai mon dernier roman … C’était hier ! Que s’était il passé ?

Je glissai en hâte ce papier dans ma redingote pour le montrer à Francet Mamaï et poursuivi mon chemin avec un flot de questions qui déferlaient dans ma tête …

 

Soudain je fus bousculé par une personne bien distraite … Elle mastiquait, tel un ruminant. Ce n’était pourtant pas de l’herbe qu’elle mâchait !

            Tout à coup, une bulle émergea de sa bouche.

Oh ! Des fils noirs ressemblant à des rubans de réglisse terminés par des bouchons d’où sortait une musique ensorcelée s’échappait de ses oreilles … De la réglisse dans les oreilles … quel drôle de mode !

Alors que, songeur, je voulus la questionner, elle était déjà partie à vive allure, sautillant, avec des hochements de tête incessants. Elle devait être très en retard !

 

Déjà mon moulin se dessinait derrière l’olivier.

Stupeur ! Une partie du bois avait été rasée pour faire place à un énorme escalier.

Plus d’herbe ! Plus de fleurs ! Plus de lapins sur la plate-forme. Au loin, des tours rondes se dressaient vers le ciel crachant de la fumée noire.

Mon pauvre moulin … Que lui était il arrivé ? Des murs noircis, des ailes immobiles, figées, entravées … Plus de toile ! Les meules à l’extérieur …

Et, tout autour, sur l’escalier, une multitude s’agitait comme dans une fourmilière : grands, petits, jeunes et vieux.

 

Ils portaient d’étonnants vêtements, aux couleurs criardes et exhibaient, qui ses bras, qui ses jambes, qui son abdomen, cheveux au vent.

Certains étaient armés de boîtes noires plus ou moins grandes qui lançaient des éclairs tout en émettant des bruits étranges.

On s’avança vers moi :

 

« Attention, le petit oiseau va sortir ! »

 

L’homme campé devant moi appuya sur un bouton et une image émergea de son appareil …

 

Dans tout cela, je me sentis un peu perdu. Je voulus essayer de me renseigner sur les faits, aperçu un homme qui gesticulait. Il me paraissait sympathique. Je m’approchai de lui et tentai d’engager la conversation :

 

            Excusez moi, Monsieur …

« Pas maintenant ! Vous voyez bien que je suis occupé ! »

Occupé ? Mais à quoi faire ? Je vous le demande ! Parler dans une petite boîte et faire de grands gestes n’est guère une grande occupation !

 

Tenez, cinq minutes après, j’eus l’occasion d’inspecter cet étrange objet pas plus gros que le poing … car, notre homme « très occupé » venait de le déposer sur un banc et s’était éloigné pour converser avec une dame en robe très courte, les cheveux pas plus long que les poils d’une brosse et rouge écarlate ! Pensez, des cheveux rouges !

Elle tenait à peine sur ses pieds glissés dans des chaussures à talons en pointes comme des aiguilles.

 

Je m’approchai donc du banc, m’assis à coté de l’objet, comme si de rien n’était.

Délicatement, je le pris, l’examinai, le tournant et le retournant.

Et si je l’essayais ?

Ma bonne éducation fut vaincue par ma curiosité.

 

J’appuyai tantôt sur un bouton rouge, tantôt sur un vert et sur des chiffres au toucher lisse, agréable …

 

Tout à coup je sursautai !

« Allo … Qui est ce ? »

On me parlait ! C’était une voix grave et rocailleuse. Elle me terrifiait ! Je fis volte face. Personne ! J’approchai l’objet de mon oreille. C’était bien lui qui me parlait : je devais répondre, malgré ma crainte qui me nouait la gorge.

 

« Je suis Alphonse Daudet, murmurai je.

« Ah oui ? Eh bien moi je suis Monsieur Seguin !

« Monsieur Seguin ?

« Mais oui, nigaud !

« Mais … Monsieur Seguin est né dans mon imagination, bégayai-je.

 

Clic ! Bip, Bip, Bip …

 

            Quelqu’un avait voulu me jouer un mauvais tour !

            Tremblant d’émotion, je posai l’objet et m’éloignai.

            Que d’étranges rencontres je fis alors !

 

Tout le monde se comportait étonnamment. Mais ce qui me heurtait le plus, c’était que personne ne s’arrêtait pour saluer, pour parler. Tout le monde semblait pressé, renfermé.

 

J’errais … En contrebas de la colline, plus un arbre ne poussait, plus une fleur n’égayait ce lieu. 

A la place de tout cela, une épaisse plaque noire, très dure recouvrait le sol.

De larges lignes blanches y traçaient des emplacements où stationnait ce qui ressemblait étrangement à des « routières » à moteur de toutes les couleurs.

Une berline gigantesque, brillant de mille feux, attira mon attention. Je m’approchai pour inspecter son intérieur.

Subitement une voix gutturale :

 

« Vous … êtes … trop … près … de … ce … véhicule … Veuillez … reculer … faute de quoi … j’appelle … les … forces … de … l’ordre … »

 

Je tressaillis et décidai de passer mon chemin sans attendre la police.

 

A ce moment précis, un bruit ressemblant au barrissement d’un éléphant déchira l’atmosphère.

 

Je levai la tête et vis un énorme oiseau en acier. Quel vacarme ! Pris de panique, je partis en courant pour trouver un endroit calme, un endroit pour moi, rien que pour moi : la chambre du bas !

 

Quel surprise de voir tant de personnes alignées pour la farandole.

Jan ? Le curé de Cucugnan ? Vivette ? Maître Cornille ? Je ne reconnaissais personne ! Le tailleur qui leur avait confectionné les costumes avait dû avoir beaucoup de travail et d’imagination.

 

            En place pour la danse ! » criai je.

 

Pourquoi rigolent ils tous ? Les rires des plus jeunes révélaient des bagues argentées sur leurs dents. On eut dit des bijoux. Je ne trouvai cela pas très beau, mais qu’importe !

Un rapide coup d’œil sur ma tenue qui, pourtant me semblait impeccable et ne devait pas prêter à l’amusement.

 

Tout à coup la porte du moulin s’entrebâilla.

 

« On ouvre !»

 

Toutes les personnes qui m’entouraient se ruèrent vers l’entrée. J’allais pénétrer chez moi ! Mais tous ces inconnus ?

 

« Avance, Pépé ! me cria t’on.

 

Emporté par la foule, j’entrai aussitôt ébloui par une lumière vive que lançait un morceau de verre. Dites moi où était la douce lumière de ma bougie ?

 

« Billet ! me dit brutalement un homme, les yeux cachés par des hublots, alors qu’un autre, un anneau fixé sur le nez et les cheveux dressés, bleus m’interpella :

 

« Magne toi, petit vieux !

 

Quelle drôle de façon de se présenter !

 

« Voulez vous entrer ou non ? Alors il faudrait peut être payer !

«  Faut il à présent payer pour rentrer chez soi ?

«  Je comprends, Monsieur est un rigolo, me répondit il.

 

J’extirpai un billet froissé de ma poche.

 

« Mais il n’a plus cours ! Je vois que Monsieur n’a pas perdu son humour !

 

Au fond de la salle trônait le buste d’un homme qui me ressemblait comme deux gouttes d’eau.

Au milieu de « ma » chambre, on vendait des images colorées, des plumes, des objets que je ne connaissais pas.

Tous portaient mon nom. Sur l’étagère du haut : des santons de toutes tailles, de toutes les couleurs. Je m’aperçus … qu’ils me ressemblaient tous !

Sous chacun d’entre eux, mon nom gravé dans l’argile, ma date de naissance et ma date de …

 

Avais je donc été « absents » ?

 

Je me rappelai aussitôt le papier glissé dans ma poche :

1998 !

Plus de doute possible ! Plus de cent ans s’étaient écoulés avant mon retour ici : j’étais bien dans un monde étrange.

 

Une sonnerie retentit, me tira de mes réflexions.

 

L’homme du kiosque saisit un objet qu’il porta à son visage : une partie rivée à l’oreille, l’autre à sa bouche.

            Précaire ! Lui aussi se parlait à lui-même en gesticulant.

Rires, grimaces, exclamations animaient son monologue. Je saisis le mot : « bus ». Qu’était un bus ?

Etais je devenu fou ou m’étais je trompé de moulin ?

 

Précipitamment je sortis dérouté.

Tout avait tellement changé. Les gens étaient si différents d’autrefois. Où étaient passés mes senteurs, les traditions, le charme des paysages,le chant des cigales voire la chaleur que les femmes me communiquaient en souriant ?

 

Inconnus étranges, étranges mots incompréhensibles : film, tournage, magne toi … etc

Vacarme, agitation, bousculades, paroles adressées à des objets, objets parlants … Ce n’étaient là qu’invention du diable !

Etait ce cela la nouvelle vie ?

 

Ne pouvant parler à personne – ils étaient tous « très occupés » - et ne sachant le faire, comme d’autres, à des objets, je décidai de me retirer dans un endroit solitaire

pour me confier au papier. Hélas, je n’entends même plus ma plume glisser.

 

Et c’est ainsi que naquit cette nouvelle

 

« Lettre de mon moulin »

 

témoin d’événements insolites que je vécus ce 31 mars 1998 et auxquels il faudra bien que je m’habitue désormais.

 

 

Année du centenaire de la disparition d’Alphonse Daudet.

Lettre écrite par les élèves de 5ième C du collège Robert Schuman

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