Audience solennelle de rentrée

 du Tribunal de Grande Instance de TARASCON

 

Mercredi 7 janvier 1998

 

Son dynamisme, le barreau de Tarascon l’a manifesté lors du procès d’Alphonse DAUDET qui s’est tenu le 16 décembre 1997 au Théâtre Municipal de Tarascon.

Ce procès, quoique littéraire, s’inscrit dans l’actualité judiciaire, et je souhaitais à ce titre, l’évoquer. Je rappelle qu’Alphonse DAUDET comparaissait sous l’inculpation d’outrage fait à TARASCON au travers de trois de ses oeuvres :

TARTARIN de TARASCON - TARTARIN sur les Alpes et Port TARASCON

La population de TARASCON a acquitté Alphonse DAUDET défendu par Maître CLERGERIE, l’accusation et la partie civile étant représentée par Monsieur le Bâtonnier BILLY.

 

Cette réponse fait honneur aux Tarasconnais et à Alphonse DAUDET, même s’il ne m’appartient pas de commenter une décision de justice fut-elle littéraire.

 

100 ans après sa disparition, DAUDET pourrait donc revenir à TARASCON sans risquer de boire la tasse dans le Rhône, sans risquer de recevoir des pierres en étant accompagné de MISTRAL et sans risquer d’entendre des cris « à mort le nîmois ».

 

Les cicatrices de l’honneur blessé de TARASCON sont désormais effacées, et les Tarasconnais ne s’estiment plus offensés.

 

§   §  §

 

Ce verdict ne doit pas se limiter à la ville de TARASCON, il doit s’étendre à toute la Provence.

 

DAUDET ne doit plus être considéré comme un traître pour la Provence, celui qui ridiculise les gens du Midi, tel qu’a pu par exemple le présenter Robert LAFONT fondateur du mouvement occitan.

 

Cet auteur voit dans l’œuvre de DAUDET quelque chose d’infâme : « moins infâme que PAGNOL, mais son midi est un midi faux ». Pour LAFONT, « l’œuvre provençale de DAUDET sert à la France à assurer la domination du Nord, sur un Sud ridiculisé. Pour lui, derrière l’apparente candeur bucolique se cache le summun de la veulerie ».

 

Mais, le Midi de DAUDET est un Midi du souvenir sensuel, détourné, souvent abstrait, et très approximatif. Un Midi dans lequel d’autres hommes du Sud se reconnaissent : 

- le metteur en scène Guy Vassal fondateur du Théâtre populaire des Cévennes, juge que DAUDET porte un vrai regard sur le Midi.

- Jacques ROURE de même biographe Sétois est un ardent défenseur de DAUDET.

- Enfin Michéa JACOBI grand écrivain marseillais : « le Midi n’est guère réjouissant, oui mais il est là » écrit-il à propos des Lettres de mon Moulin.

 

En raillant beaucoup les gens de Provence, il a su les faire aimer.

 

§ § §

 

A l’occasion de la célébration du centenaire de la mort de DAUDET qui a rendu célèbre par son Tartarin la ville où siège notre Tribunal, j’ai souhaité moi-même modestement, au cours de cette audience solennelle lui rendre hommage.

 

A cet égard, il ne m’est pas apparu sans intérêt d’envisager les rapports entre la littérature d’Alphonse DAUDET et le droit - la justice ; le droit - la justice dans la littérature d’Alphonse DAUDET, c’est à dire la façon dont DAUDET se représentait la loi, la justice, les gens de justice de l’époque et les grands problèmes du droit.

 

J’ai tenté de chercher comment la littérature d’Alphonse DAUDET voyait les bases juridiques de la société de la fin du XIXème siècle et ce sans l’appareil technique qui constitue l’univers des juristes. J’ai essayé d’approfondir la vie de DAUDET et de relire la littérature de DAUDET, - ou en tout cas celle actuellement disponible - en juriste -

 

Très modestement, je voulais vous livrer quelques réflexions à l’issue de cette relecture dans le cadre du temps qui m’est imparti.

 

§ § §

J’ai tout d’abord été frappé par la connaissance très superficielle de DAUDET, sur la Justice, sur le système judiciaire et sur le fonctionnement des Tribunaux ; Justice à laquelle il n’a à ma connaissance jamais fait appel personnellement et devant laquelle il n’a jamais été traduit. Il utilisait cette justice de l’époque : le duel.

 

Il manifestait toutefois un réel besoin de justice, une défense continue des humbles et un rejet de la violence.

 

Il portait de plus un intérêt certain pour les faits divers et pour l’actualité judiciaire, ce qui rejaillit dans toute son œuvre.

 

Dans la plupart de ses romans, on distingue un réquisitoire contre les gens de justice, leur cupidité, leur sottise et leur baragouin. C’est d’ailleurs un thème constant dans la littérature, un de ses airs favoris ; de la Farce de Maître POTHELIN à Anatole FRANCE, en passant par LA FONTAINE, MOLIERE, RACINE, BEAUMARCHAIS, Victor HUGO, Anatole FRANCE et BALZAC, sans oublier les dessins de DAUMIER.

 

§ § §

 

Il est certain que DAUDET n’est pas un militant et que le droit n’occupe pas une place très importante dans son œuvre, même si le XIXème siècle est peut-être une des époques la plus juridique de l’histoire ; le XIXème siècle croyait en effet à la primauté de la loi.

 

DAUDET est avant tout soucieux de vivre dans l’ordre et la quiétude, c’est un homme de lettres qui ne s’est jamais soucié des réformes du système judiciaire qui ont pu avoir lieu au cours de sa vie et pourtant elles furent nombreuses.

 

Comme le monde politique, le monde judiciaire était dénué d’intérêt et indigne de lui.

 

Et pourtant, il avait des relations dans le monde judiciaire, notamment des cousins par alliance, les deux frères Notaire et Avocat de son ami Timoléon AMBROY, le Maire de l’époque de FONTVIEILLE, propriétaire du Château de Montoban.

 

Je vous donnerai quelques exemples seulement, mais ils sont légions démontrant sa méconnaissance de la chose judiciaire :

        

- dans Numa ROUMESTAN, il soutient que les études de droit ne peuvent que se terminer à Paris et que le rôle de l’avocat de province, notamment d’Aps, c’est à dire ARLES se limite à « quelques plaidoyers de murs mitoyens »,

 

- dans la Fédor, il confond les deux professions de Notaire et de Magistrat,

 

- dans Port Tarascon, le Substitut BOMPART du MAZET requiert 5 heures avant tout débat et toute audition ; de même Tartarin et son secrétaire Pascalon sont relaxés - acquittés - dit DAUDET par le Tribunal sans même que l’avocat Ciceron BRANQUEBALME soit entendu,

- de plus, le Substitut BOMPART du MAZET requiert dans ce procès alors que son oncle BOMPART est une victime partie civile - BOMPART lui dit d’ailleurs à l’audience « attends un peu que je te déshérite - scélérat ».

 

- Enfin, dans ses mémoires, Edmond de GONCOURT ne relate aucune réflexion de DAUDET sur la justice, à l’exception du thème du divorce.

 

§ § §

 

Il n’a d’ailleurs lui-même jamais eu affaire à la justice.

 

Par contre, il a été menacé d’être poursuivi devant la justice :

 

C’est ainsi qu’il a été menacé d’être poursuivi par une famille Tarasconnaise BARBARIN, alors qu’il avait envisagé en 1870 d’appeler les aventures de Tartarin de TARASCON sous le patronyme de BARBARIN de TARASCON.

 

Il eu également à se défendre contre des accusations acharnées de plagiat, celles par exemple de MIRBEAU qui dans les Grimaces du 8 décembre 1883 voit dans Paul ARENE le véritable auteur des Lettres de mon Moulin, et celles très virulentes, mais moins précises de BLOY qui le traite de voleur de gloire.

Il fut également accusé d’avoir entre autres, copié mot à mot certains poèmes du Félibrige, ce mouvement de renaissance de la langue provençale animé par MISTRAL. De même, le curé de Cucugnan nouvelle parue dans les Lettres de mon Moulin, est la transposition d’un conte paru sous la signature d’un obscur magistrat lyonnais poète au nom de BLANCHOT de BRENAS.

 

Celui-ci en sa qualité de magistrat, était tenu par le devoir de réserve et il préféra ne pas déclencher de scandale.

 

Ce ne sont que quelques exemples.

 

Le plagiat à propos duquel DAUDET a donné sa vérité dans l’œuvre de DAUDET pourrait faire l’objet d’une thèse et continue d’ailleurs à alimenter des chroniques passionnées.

 

§ § §

 

En cas de différend, DAUDET le réglait par le duel. Comme souvent à l’époque, l’affront, l’offense se règlent par un duel et non devant des Tribunaux.

 

Lors de sa période à ALAIS, qui nous vaudra le Petit Chose, il fit connaissance du Maître d’armes du collège qui s’offrit à lui donner des leçons de fleuret ; cette pratique l’enchanta et lui servit plus tard lorsqu’il eut à se battre en duel. Ensuite, après avoir écrit le Nabab et les Rois en Exil, il a fait installé dans son logement Place des Vosges une salle d’armes, où le Maître Ehrard vient dispenser des leçons de fleuret pour se préparer aux duels.

 

         - C’est ainsi que son fils Léon DAUDET raconte que pour deux lignes désagréables, dans un article bête et mou, son père envoya ses témoins à Albert DELPIT qui « a eu l’outrecuidance de le traiter de carthaginois » et ce à propos de visées académiques de DAUDET.

 

Ironie de l’histoire, c’est le beau-père de DELPIT qui opéra DAUDET en mai 1884 et DAUDET lui dira « eh bien, vous me rendez le coup d’épée que j’ai donné au mari de votre sœur ! ».

 

         - C’est ainsi que DRUMONT pourtant lié à DAUDET ira jusqu'à le provoquer en duel tant il est furieux de reconnaître dans Obstacle, la transposition d’un épisode douloureux de sa vie.

 

         - C’est ainsi qu’avec le Directeur de l’événement MUGNIER, qui avait dit un mot de trop à son égard, il choisit de recourir aux armes, mais MUGNIER y échappa, s’excusant avec élégance.

 

A Paris enfin, DAUDET alla même jusqu'à tenir l’épée pour venger l’honneur d’un de ses amis ; mais incapable de se tenir debout, il lui fallut au dernier moment renoncer à croiser le fer.

 

§ § §

 

Daudet avait toutefois un idéal de justice, si absent dans la réalité quotidienne de l’époque. De son œuvre, ressort un besoin profond de justice sociale et un rejet de la violence.

 

Daudet est du côté des humbles et des pauvres, du côté du peuple qu’il a découvert bien avant ZOLA ; il aime aussi les riches quand ils sont bons.

 

Il aimait s’apitoyer sur les victimes de l’ordres social.

 

Le héros de DAUDET est le plus souvent une victime, atteinte dans son cœur et dans son corps.

 

Par exemple, le romancier peint dans le Nabab et dans Jack les destinées d’enfants martyrs dont les bourreaux ne sont même pas inquiétés.

 

La part de liberté dans l’univers romanesque de DAUDET apparaît bien faible, il n’existe ni consolant au delà, ni possibilité de rachat.

Face à cette situation, l’écrivain propose à mon avis 2 réponses :

 

1ère réponse : l’esprit de résistance qu’incarne bien la chèvre de Monsieur SEGUIN qui décide de combattre malgré l’absurdité de la lutte :

 

Il écrit : « non pas qu’elle eût l’espoir de tuer le loup, les chèvres ne tuent pas le loup ».

 

2ème réponse : la pitié celle qu’il témoigne à ses héros qui souffrent.

 

Ne pas cesser de résister, tout en restant lucide ; conserver intact son don de sympathie et de pitié, voilà son idéal de justice.

 

DAUDET était de plus un adversaire acharné de la violence.

Garde national pendant le siège de PARIS en 1870, il recule devant le passage à l’acte, qui demeure à ses yeux un meurtre injustifiable, il n’arrive pas à tirer sur un prussien, même pour se défendre :

 

         « Tuer pour tuer aussi sûrement presque sans danger était au dessus de mes forces. Ce n’est pas si facile qu’on pense, de supprimer une vie de sang froid ».

 

§ § §

 

Ses héros, ses histoires, DAUDET les a imaginés au vu de ce qui lui a été raconté au cours de sa vie ou à la lecture des faits divers. DAUDET était un grand lecteur de journaux, notamment de la Gazette des Tribunaux.

 

Presque tous ses romans reposent en effet sur un fait divers qui l’a touché de près ou sur l’actualité judiciaire.

 

C’est ainsi, par exemple,

 

         - que l’Evangéliste raconte un drame vécu par la répétitrice d’allemand de son fils Léon, sa fille ayant disparu séduite par des missionnaires, en réalité enlevée par une secte,

 

         - que l’Arlésienne est l’histoire d’un drame provençal d’un amour déçu que lui avait raconté son ami MISTRAL et qui s’était déroulé au Mas du Juge à MAILLANE,

         - que Port TARASCON est fondé sur un fait judiciaire réel.

Un scandale d’un promoteur véreux Le Marquis de Raïs allant négocier jusqu’en Nouvelle Irlande des concessions fictives avec de pauvres émigrants qui vont y périr de désespoir. DAUDET a consulté le compte rendu du procès de Port Breton dans la Gazette des Tribunaux, ce procès s’étant déroulé devant le Tribunal correctionnel de PARIS du 27 novembre 1883 au 2 janvier 1884 et transpose dans Port TARASCON l’aventure qu’ont vécu des souscripteurs trop crédules, victimes de la mystification d’un escroc.

 

C’est ainsi enfin que Rose et Minette premier roman sur le divorce raconte l’aventure de BELOT, un de ses collaborateurs.

 

§ § §

 

Grand lecteur de journaux et Journaliste à ses débuts, DAUDET portait manifestement un intérêt certain pour l’actualité judiciaire. Et dans beaucoup de romans, comme c’est le cas souvent à l’époque, il se moque de la Justice et il dresse un portrait sévère des Juges et des auxiliaires de Justice.

 

Le réquisitoire de DAUDET contre les gens de justice et le fonctionnement de la justice se manifeste dans son œuvre la plus connue TARTARIN de TARASCON, et je ne résiste pas au plaisir de vous en lire quelques paragraphes au sujet du procès fait à TARTARIN qui a tué un lion apprivoisé :

 

Dans ce texte plein d’humour, et dans le grand style de DAUDET de l’époque, tout le monde en prend pour son grade :

 

         Juges, fonctionnaire de justice, avocat, huissier.

 

Le fonctionnement de la justice de l’époque, même s’il est transposé en Algérie est sévèrement critiqué ; sa complexité, sa lenteur, sa cherté, les frais de justice colossaux, ses pratiques, son absence de transparence et la solitude de l’Homme face aux Tribunaux sont mis en exergue.

 

Je voudrais conseiller en outre à chacun de relire le procès fait à TARTARIN dans Port TARASCON ; ce procès se déroule dans les locaux où nous sommes aujourd’hui, même si la description des lieux n’en est pas fidèle ; en effet, pendant la vie de DAUDET, le TGI avait son siège à TARASCON à l’Hôtel de Preignes.

 

Certes, DAUDET se moque de la justice ; mais il s’agit d’un procès épique, extraordinaire, mémorable, un des morceaux de grande verve de DAUDET, une vraie envolée dans l’outrance du réel.

- Comme le dit le Professeur RIPOLL il s’agit « d’un procès fantastique, tragi-comique, où il n’est question que de Tarasconnais mangés, noyés, cuits, rôtis, bouillis, dévorés, tatoués, hachés en petits morceaux ; se retrouvant là tous sur le même banc, bien portants, leurs membres au complet, sans une dent de moins, pas même une éraflure ».

 

§ § §

 

DAUDET se moque de la Justice ; il dresse notamment un portrait sévère des gens de justice ; d’ailleurs au XIXème siècle les hommes de loi sont une cible constante.

 

         L’huissier tout d’abord :

 

Son père, qui aimait aveuglément Alphonse lui disait « Toi tu n’aimes, ni les concierges, ni les huissiers, ni les sergents de ville ».

 

Il est vrai qu’au cours de sa jeunesse à cause de la faillite de son père, et avant le mariage avec Julia ALLARD, dont les parents étaient riches, DAUDET avait de nombreuses dettes, et les huissiers faisaient partie de sa vie.

 

Dans ce Soutien de Famille pour ne citer que cet exemple, DAUDET met en scène un industriel acculé au suicide par la mauvaise volonté de ses créanciers et des huissiers.

 

§ § §

 

         Les Notaires ne sont pas à meilleure école.

 

L’avant propos des Lettres de mon Moulin concerne l’acte de vente du Moulin à Vent à usage de poésie entre le sieur Gaspard MITIFIO époux de Vivette CORNILLE et le sieur Alphonse DAUDET.

Cet acte a été établi par Maître Honorat GRAPAZI Notaire des cigales et des écureuils signifie grippe-sou. DAUDET n’est réellement pas reconnaissant à l’égard du Notaire auprès de qui il avait fait appel pour la rédaction dudit acte de vente, qu’il se contente de recopier en y introduisant des variantes, en particulier en ce qui concerne les noms propres.

 

Dans la Fédor, pour l’enterrement de Louise FEDOR qui avait été hébergée par sa sœur Mme RESTOUBLE, femme du Notaire de Wissous, l’écrivain écrit :

 

« Malgré le deuil de la maison, et le drap noir qui encadrait la porte, l’étude, très achalandée, n’avait pas chômé ce jour là, et par les persiennes seulement entrecloses, on apercevait des profils sur des paperasses, on entendait une voix jeune dictant un acte parmi le grincement des plumes d’oie qui grossoyaient ».

 

Dans Port TARASCON enfin, le Notaire COMBALALETTE traité de cerveau brûlé a été mangé par les Papouas. Il était parti avec TARTARIN pour l’île de Port TARASCON en qualité de cadastreur de la colonie.

 

§ § §

 

Dans l’œuvre de DAUDET, les avocats sont tous des grands hommes, mais ce sont avant tout des beaux parleurs qui ne sont pas des exemples de vertu et de moralité.

Toutefois, pour DAUDET, le Défenseur remplit une magnifique fonction : la Chèvre de Monsieur SEGUIN en est l’illustration.

C’est l’illustration de la défense des causes perdues. La chèvre savait que le loup la mangerait, mais ça ne l’empêcha pas de se défendre comme une brave chèvre de Monsieur SEGUIN qu’elle était.

Elle décide de ne pas se laisser manger tout de suite.

- Belle illustration du rôle de la défense, de la présence de la défense qu’elle que soit la cause à défendre, se battre est la qualité première de l’avocat.

 

Deux portraits d’avocat beaux parleurs, bons vivants, ont retenu mon attention :

 

Le premier celui de Port TARASCON : Ciceron BRANQUEBALME « obligé de rentrer, d’avaler son discours, ses verum enim verso, ses parce que ou par qu’est-ce, tout le ciment romain de son plaidoyer monumental », TARTARIN et Pascalon sont acquittés sans même que le Tribunal estime utile d’entendre sa plaidoierire.

Mais le plus célèbre des avocats de DAUDET est Numa ROUMESTAN. Cet arlésien devenu avocat à PARIS puis député d’ARLES et Ministre de l’Instruction Publique.

 

Ce héros qui est un mélange d’au moins trois personnages connus notamment GAMBETTA, est un grand orateur, à l’aise dans les improvisations, qui a prononcé une parole célèbre : « quand je ne parle pas, je ne pense pas ».

 

Pour la défense d’un journal légitimiste, le Furet, DAUDET dit de lui : « venu là sans préparation, les mains dans les poches ... il parla pendant 2 heures, avec une verve insolente et tant de belle humeur qu’il força les juges à l’écouter jusqu’au bout ».

 

Numa ROUMESTAN est pris dans le tourbillon de sa double vie d’avocat et d’homme politique, c’est un homme du Midi qui a épousé une femme du Nord qu’il trompa effrontément.

 

Numa ROUMESTAN est un jouisseur, hâbleur, menteur, mais bon garçon.

 

Cet homme du Midi entretient des relations difficiles avec son beau père magistrat le Président LE QUESNOY. Entre eux il n’y avait jamais eu une grande sympathie. Numa flottant et mobile, toujours débordé par sa parole, à la fois ardent et compliqué, se révoltait contre la logique, la droiture, la rigidité de son beau père ; et tout en lui enviant ses qualités, les mettait sur le compte de la froideur de l’homme du Nord, de l’extrême Nord qui lui représentait le Président. Numa ROUMESTAN dit le LE QUESNOY « après lui, il y a l’ours blanc ... puis plus rien, le pôle et la mort ».

 

Ils étaient opposés sur tout, même sur la notion de Liberté : « Ah, mais non, pas la même ! répondit le Président LE QUESNOY », « oui c’est malheureux, vous ne vous entendez pas » disait Rosalie la fille du magistrat épouse de l’avocat.

 

§ § §

 

Pour Daudet, en effet, les magistrats sont différents des avocats à bien des égards.

 

Par exemple, les magistrats sont de meilleurs maris ! :

 

La nouvelle « Les Voies de Fait » qui fait partie des Femmes d’Artistes semble le soutenir. L’héroïne Nina mariée à un artiste vante à sa tante de MOULINS la chance de certaines de ses amies mariées à des magistrats qui sont « des hommes sérieux ».

 

Mais ce sérieux n’est peut-être qu’apparence.

La femme de l’austère LE QUESNOY 1er Président de la Cour de Cassation, apprend à sa fille Rosalie mariée avec Numa ROUMESTAN qui la trompe « qu’elle-même n’y a pas échappé » :

 

Daudet écrit :

 

« Lui qui dans sa vie avait tant accusé, tant condamné, il trouvait un juge à son tour, le premier magistrat de France ! sa fille Rosalie ».

 

Les magistrats pour Daudet sont pour la majorité des hommes du Nord contrairement aux avocats hommes du Midi.

 

Ces hommes du Nord sont hautains, austères, graves, fermés, cadenassés, sérieux.

 

Le 1er Président LE QUESNOY est décrit comme un homme d’une pâleur morbide, l’œil aigu, fouilleur, la bouche comme scellée et qui semblait fortifiée casematée par VAUBAN.

 

Dans Port TARASCON, le Tribunal chargé de juger TARTARIN et Pascalon est décrit de la manière suivante :

 

« Aussi les plus écrasés dans la salle étaient les trois juges, tous étrangers à ce brûlant Midi. Le Président MOUILLARD, un Lyonnais, comme un Suisse de France, l’air austère, tête longue, chenue et philosophique donnant envie de pleurer rien qu’à le regarder ; puis ses deux assesseurs BECKMANN qui arrivait de Lille, et Robert du Nord, bien encore plus haut ».

 

Daudet n’est pas tendre avec les magistrats.

 

Dans Sapho, il traite le Président de la Cour d’Assises de vieux Cornichon.

 

Dans la vision du Juge de COLMAR parue dans les Contes du Lundi, il dresse le portrait d’un juge sans courage, dormeur, prêt à tout pour garder sa place et collaborateur : « après l’annexion de l’Alsace par la Prusse, il n’y a plus que le juge de COLMAR qui reste, cloué sur son pilori, assis et inamovible ; il a préféré devenir Prussien, que de bouger de son coussinet de moleskine ». Relativisons toutefois ce portrait après l’annexion de l’Alsace par la Prusse, tous ses autres collègues sont partis et défilent devant lui ; ils lui jettent « un regard de mépris et DOLLINGER est mort de honte ».

 

Et puis, n’oublions pas dans le Port TARASCON le portrait sympathique du juge d’instruction BONARIC victime d’un eczéma intermittent. - avec lui « on ne sait jamais si l’on doit craindre ou espérer, l’eczéma tourne chez ce magistrat à l’idée fixe, furieux quand ça se voit, bon enfant quand ça ne se voit pas ;

Enfin, celui d’un magistrat du Parquet, le substitut BOMPART du MAZET qui fait un réquisitoire de 5 heures.

 

Pour finir sur la vision des gens de justice, rendons grâce à DAUDET, d’avoir décrit Monsieur LE QUESNOY 1er magistrat de France comme un magistrat indépendant et aux idées libérales.

 

§ § §

 

Malgré les infidélités du Président LE QUESNOY et du Ministre avocat Numa ROUMESTAN, leur mariage a tenu.

 

Au côté des gens de justice, le Mariage - La Famille sont au centre de l’œuvre de DAUDET. Le maintien du lien conjugal, les rapports mère enfant, la place du père sont au cœur de son œuvre.

 

DAUDET est un ardent défenseur du Mariage :

 

Il fait dire à :

 

Numa ROUMESTAN : « à notre âge, ce qu’on désire par dessus tout, c’est la paix, ce que les philosophes appellent la sécurité dans le plaisir. Il n’y a que le mariage qui donne ça ».

 

Dans l’Arlésienne, le Berger Balthazar dit à Frederi « alors marie toi vite, c’est un bon oreiller pour dormir que le cœur d’une honnête femme ».

 

DAUDET comparaît la vie du couple à un duel. C’est ainsi qu’Edmond de GONCOURT rapporte : « la discussion amène ce soir un petit cours sur les rapports entre les époux qui s’aiment, rapports que DAUDET compare en quelque sorte à un duel, à une réunion où l’on doit toujours s’observer de l’œil, ne s’abandonner jamais, être perpétuellement en coquetterie vis à vis l’un de l’autre ».

 

Le mariage a pour conséquence la création d’une famille.

 

Il est vrai que c’est un aspect pathétique que l’amour de DAUDET pour sa famille. A l’encontre de tout son entourage d’hommes de lettres, il croit à la survie plus par ses enfants que par son œuvre.

 

DAUDET était très hostile au divorce.

 

Edmond de GONCOURT nous le montre très profondément choqué par les modifications que le divorce va amener dans les moeurs :

 

« Hier, c’était le divorce dont nous parlions avec DAUDET, le divorce, ce tueur du mariage catholique, ce radical métamorphoseur de la vieille société, dont il comparaît l’action dans un temps prochain à la blessure au dessous de la flottaison, dans les flancs d’un navire en train de couler ». Alors que la restauration en 1830 avait restauré la force absolue de l’indissolubilité du mariage, au cours de la vie de DAUDET a été rétabli le divorce en 1884. C’est la loi du 27 septembre 1884 prise à l’initiative du célèbre Alfred NAQUET, qui a été Député et Sénateur du Vaucluse, qui selon les GONCOURT avait une tête de satyre et qui invitait à genoux DAUDET à ses soirées.

 

Pour NAQUET, le divorce est une institution conforme aux principes de la liberté individuelle qui forme la base de notre droit public, l’indissolubilité en étant la négation. Le divorce restauré est dans la pratique rendu très difficile. Le divorce n’est rétabli en effet que pour adultère, condamnation à une peine afflictive et infamante, excès et injures graves.

 

En outre, pour éviter d’instituer une sorte de prime à l’immoralité, il était interdit au conjoint coupable de se remarier avec son partenaire d’adultère.

 

A ce sujet, je ne saurais trop recommander aux jeunes avocats la lecture de la nouvelle de DAUDET « Les Voies de Fait » faisant partie des Femmes d’artistes dans laquelle l’avocat Maître PETIT BRY donne des conseils à sa cliente Nina de B. qui veut divorcer d’un mari écrivain sans gloire et à l’égard duquel elle n’a pas grand chose à reprocher :

 

Il lui écrit :

 

« Madame, il nous manque les voies de fait.

Ah ! si nous avions seulement une voie de fait, une toute petite voie de fait devant témoins, notre affaire serait superbe ... Une brutalité de cet homme devant témoins bien entendu eut été ce qui pouvait vous arriver de plus heureux »

 

Dans son roman Numa ROUMESTAN, DAUDET décrit d’une manière très juste les difficultés de vivre une séparation. Enceinte de 6 mois, la femme Rosalie du grand ROUMESTAN a décidé de le quitter : « c’est là qu’il fallait le voir, le grand marchand de morale religieuse, le défenseur des saines doctrines ... c’est que depuis 8 jours, depuis le départ de Rosalie, il était comme un joueur qui a perdu son fétiche ».

 

« Il avait peur, se sentait subitement inférieur à sa position et tout près d’en être écrasé ... » Personne ne saurait jamais ce qu’elle avait été pour lui et lui-même. -Numa ne le comprenait bien que depuis le départ de Rosalie ». « Il n’y a qu’un malheur irréparable c’est la perte de ce que l’on aime » dit-il.

 

DAUDET écrivit de plus - Rose et Ninette - une des premières oeuvres littéraires consacrées au divorce, aux conséquences du divorce. Ce roman a été inspiré du divorce de BELOT, l’un de ses collaborateurs pour les adaptations théâtrales, mais aussi du divorce de son fils Léon, qui marié en 1891 avec la petite fille de Victor HUGO, Léopoldine Jeanne, qui le quitta un beau jour claquant la porte et emmenant leur fils que Léon DAUDET ne revit pratiquement jamais.

 

Dans Rose et Ninette, DAUDET illustre la thèse que ni le divorce ni la séparation ne sont une solution quand le couple a des enfants. Il y prophétise les effets pernicieux qu’avait la dissolution du mariage sur les enfants.

 

Pour lui, les enfants du divorce ne sont pas seulement des victimes, dans les rapports avec leurs parents, ils agissent souvent comme des bourreaux.

 

Le roman montre la rapide dégradation des rapports entre Régis de FAGAN le héros divorcé et ses filles qu’il prend 2 dimanches par mois. Ses filles, malgré elles, jouent le rôle de pions et d’enjeux de la guerre que les ex époux continuent à se livrer ; les gâteries indues mais impossibles à refuser dans un contexte de surenchère, les rendent capricieuses.

 

Elles en viennent à faire à leur père les mêmes scènes que celles que lui faisait leur mère :

 

« Vraiment était-ce la peine de divorcer, s’il lui fallait subir les mêmes scènes de ménages, suivies de mutismes dont il connaissait bien l’énervante persistance ».

 

Pour DAUDET, la liberté de se remarier que peut donner le divorce est de plus illusoire. FAGAN est condamné à la solitude par la cruauté semi-consciente de ses filles : Rose, l’aînée est jalouse de l’affection que son père porte à sa voisine ; Ninette la cadette, plus mesquine, craint qu’un remariage tarisse les générosités paternelles. Enfermé dans le dilemme de vivre un nouvel amour ou de perdre ses enfants, FAGAN ne peut choisir.

 

Il se trouve dépossédé de son rôle depuis, et contraint par les convenances mondaines à s’effacer devant le beau-père : DAUDET le montre réduit pour apercevoir ses filles lors d’un bal masqué à enfiler le déguisement symbolique de RIGOLETTO.

 

Le divorce est une injustice pour celui qui reste seul.

Ironisant sur sa situation, le héros de Rose et Ninette qui est dramaturge, envisage de porter son histoire à la scène sous le titre de « Divorce du Père GORIOT ».

 

L’existence même de la Loi NAQUET crée dans les ménages un climat d’intolérance qui détruit l’esprit même du mariage, en sape les fondements :

 

« Autrefois, quand on se savait engagé pour la vie on s’arrangeait le mieux possible, comme pour un long voyage, on faisait des concessions, des petits sacrifices aux manies de son compagnon. L’un se tassait, l’autre se gênait un peu.

Aujourd’hui, dès la première humeur, le ménage se déclare incompatible. Tout craque à la moindre brisure. Plus d’indulgence, plus de patience. Et même lorsqu’ils se marient pleins d’amour, nos jeunes gardent cette arrière pensée : si ça ne va pas la porte est ouverte ». Notes sur la vie.

 

Pour DAUDET, le divorce est une solution absurde et ridicule.

 

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Quand on lit ce réquisitoire véhément et brillant contre le divorce, il serait tant de sortir DAUDET de son Moulin auteur pour la jeunesse et de son Tartarin écrivain léger régionaliste.

 

DAUDET peut-être aussi un écrivain très sérieux.

 

En terminant sur cette observation, face à une question qui intéresse de près tous les juristes, je souhaitais modestement aussi réhabiliter DAUDET et tenter de vous faire connaître ce DAUDET inconnu ou à tout le moins méconnu.

 

L’œuvre de DAUDET est en effet un savant mélange de sérieux et d’humour : Tartarin peut en être l’illustration. « Il pleure à grosses larmes en rédigeant son testament ».

 

J’espère que la célébration du centenaire de la mort de DAUDET permettra la réalisation de ce voeu.

 

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Je voudrais remercier les personnes ici présentes. Leur qualité et leur nombre nous empêchent de les citer toutes, mais je voudrais qu’à travers la généralité de la formule chacun se sente très directement et très personnellement destinataire de l’expression de ma gratitude.

 

Mesdames, Messieurs, je tiens à dire à chacun de vous qui nous faites le plaisir d’assister à cette audience de rentrée, combien nous sommes sensibles à la considération et à l’amitié que vous manifestez ainsi au T.G.I. de TARASCON.

 

 

Au nom des magistrats et des fonctionnaires de ce T.G.I. et des T.I., et à titre personnel, je vous prie d’accepter nos voeux très chaleureux pour vous-même, pour vos familles et pour l’institution que vous représentez.

 

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Monsieur le Procureur de la République avez-vous d’autres réquisitions ?

 

Le tribunal donne acte à Monsieur le Procureur de la République de l’accomplissement des formalités prévues par l’article R 711 - 2 du Code de l’Organisation Judiciaire et dit que du tout il sera dressé procès-verbal.

 

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L’audience solennelle de rentrée du T.G.I est levée.

 

Nous vous invitons dans un instant à assister à l’audience de rentrée du Tribunal de Commerce de TARASCON, et nous serons très heureux de vous accueillir ensuite à prendre une collation dans la nouvelle salle d’audience du T.G.I au rez de chaussée.

 

 

 

                                  Marc JUSTOM

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