Sommaire

 

 

·                     UN PREFET DANS LA VILLE

Par Christiane Chamand Debenest ………….    3

 

·                     L’ALCHIMIE DE L’ENCRE ET DU LAIT

Fable humoristique par Michel Falguières…..     7

 

·                     LE SECRET DE MONSIEUR LE PREFET

Par Micheline Mougneau……………….    11

 

·                     LE PRÉFET À LA VILLE...

                     Par Fred Oberson…………………………    15                   

·                     Zone de Texte:  
HISTOIRE A LA DAUDET POUR NOTRE PREFET

Par Serge Rivage……………….   18

 

 

UN PREFET DANS LA VILLE

Par Mme Christiane Chamand Debenest 

 

Mon Dieu   !!... Pardon, pardon : moun Dieù  ! Attention !

Nous sommes dans le Midi !!  Dans le pays de la langue qui chante ! Pensez donc ! Monsieur le Sous préfet vient d’être nommé PREFET,  dans cette grande ville si  près de celle d’un certain sous préfet, vous savez bien,  celui « qui aimait faire des vers !! »

 

 Il est vrai que Monsieur le nouveau préfet est un lettré ! Ah ! S’il avait le temps lui  aussi… Peut-être ?… Mais trêve de rêverie, aujourd’hui, il faut assumer toutes les   responsabilités du titre, et défendre les grandes valeurs de la République, être en quelque sorte, l’œil et l’oreille du gouvernement !

Et Monsieur le Préfet  est bien content : comme il fera bon vivre, à Nîmes, dans cette belle demeure de la préfecture !... Avec son grand jardin, où, dès le matin chantent des oiseaux,  et,  « Ceux-là n’ont  pas  l’air d’être  curieux, car,  ils en ont vu d’autres !! »

C’est une bien belle demeure avec  une terrasse ombragée  à l’abri de cette  « respiration du Bon  Dieu »  qui souffle ici, peut être,  un peu trop  souvent, mais le ciel est si bleu ! Si bleu !!

Aujourd’hui !  Pas un moustique, pas de grosse chaleur, et cette fraîcheur bénie est sûrement un signe de bienvenue, pas vrai ?

Et puis, c’est le  premier jour où, Monsieur le Préfet, est officiellement le Préfet.  Alors, il peut bien   souffler un peu ce mistral,  il fait partie du patrimoine,  que diable !!

            Voyons,  récapitulons : pour honorer ce grand jour, il y aura réception bien sûr, et beaucoup de monde aussi, et il va falloir assurer dignement  ce moment solennel… Aussi, ne perdons pas de temps, vite, il faut s’habiller et ne pas être en retard, ses aides et son personnel ont fait le maximum et tout est prêt…

Monsieur le Préfet est très fier , et il en a bien le droit !  C’est légitime tout de même, aussi  regarde-t-il  avec complaisance  son bel  habit, constatant qu’ils ont  pris tous les deux  du galon, c’est le cas de le dire, avec cette belle broderie d’or plus large  maintenant, avec ses deux rangées  de feuilles de chêne,  et ses  deux rangées de feuilles d’olivier :  La force et la sagesse réunies.  il faudra bien aussi habiller son âme de ces deux belles vertus là..! Ainsi sur lui, son bel habit fera  le moine cette fois- ci, et ce sera dans le bon ordre des choses,  il le faut,  il le promet !

Maintenant, Monsieur le Préfet, essayant sa belle casquette se regarde  dans le grand miroir du salon, se redresse, avec  ses belles pattes d’épaule qui étincellent, « sa taillole de soie tranchant sur le blanc du linge »   ma foi,  il se trouve beau, et « il a  vraiment bonne mine », reprenant les mots d’un certain Alphonse Daudet, qu’il aime  tant, « il marque bien ! » Mais, restons sur terre.

Récapitulons la liste des invités : voyons…. Il y aura Monsieur le maire, ses adjoints, le représentant de la région, des conseillers généraux, des députés, Monseigneur, le Pasteur,  l’inspecteur d’académie, des membres de l’armée, des forces de l’ordre, de nombreuses associations, des consuls, des académies, des professeurs, hommes et femmes confondus, la parité est respectée, que diable, ici le soleil unit les valeurs et , c’est bien ainsi.

De plus, certains seront accompagnés de leur épouse ou de leur époux, que de monde ! Et il faudra dire quelques mots appropriés à chacun,  car chacun sera  heureux, flatté même d’avoir pour lui seul son PREFET, tout neuf ! en quelque sorte ! 

 

Son  discours est prêt mais il l’a regardé dix fois, vingt fois ! il a refusé qu’on le compose à sa place,  il aime parler et son éloquence est reconnue.  

En  attendant, Monsieur le Préfet consulte son agenda :       Aujourd’hui, oui, bien sûr, tout est dans l’ordre. Mais demain ?... et  après demain et  ensuite … ? 

Voyons un peu : Trois inaugurations, non, quatre,  donc deux suivies de l’apéritif,  comme il se doit, et du repas !

Ensuite,  recevoir les  clubs de ….  Féliciter et décorer les sportifs après un match à…  Bien…  Bien …, le  sport ! Ca me va !  Soutenir les artistes de ? Normal ! et puis j’apprécie tous les arts. Présider un concert à… Un bonheur pour moi, la musique a ma préférence !   Encourager les comédiens de… Ttant mieux, j’ai toujours aimé le théâtre.  Déposer une gerbe à…

Attention, là, c’st plus dur ! Régler les problèmes de  l’usine de … Hum ! si on peut éviter la grève, voir leurs syndicats… Défendre tout le monde,   selon la loi et la justice,  recevoir, vieux,  jeunes, patrons, travailleurs…, ne pas oublier les sans papiers, les sans logis, les agriculteurs… Respecter la laïcité, visiter, assister…  Tiens  aussi et surtout   sécuriser ? Pour cela,   déployer peut-être un plan O.RS.E.C ?  Pourquoi pas !... Enfin, être  attentif à tous ceux qui attendent TOUT de lui et de son pouvoir.

 Et même, on lui demandera aussi s’il aime ou pas la corrida !!...  Que sais-je encore. !!     On  voudra peut-être aussi, que Monsieur le Préfet fasse  la pluie et le beau temps ! Qui sait ?... Que  de choses en perspective ici !!… Le département est si grand, si beau !  Si riche en événements  en… en … c’est alors qu’un  petit vertige   prend Monsieur le Préfet!!

Et pendant ce temps, les oiseaux,  serinent à qui mieux mieux, là,  dans le parc, disant : réjouis-toi, le ciel est bleu ! Le soleil brille, profite, viens t’assoir à l’ombre ! Elle se prélasse  sur les fauteuils de la terrasse et elle met si bien en valeur  la lumière qui pleut sur  les fleurs des corbeilles,  faisant ressortir leurs couleurs,  leurs fragrances,  oui, c’est bien là le « beau midi  qui ne vit que par la lumière » !

 Alors,  il pense Monsieur le  Préfet… Moun Dieù !!, tout de même dans ce Midi qui est le  signe des fêtes et  des vacances éternelles pour les gens du Nord, comme on dit ici, avec en plus, pas bien loin, je le sais  « des  champs, des sources  et des petits bois de chênes verts » !!   « Ne pourrais-je pas un moment,  poétiser moi aussi ?  Ou bien  faire  la moindre   petite sieste ? »

…. Être  Préfet dans  une  grande ville, très belle, très célèbre,  même si on se croit à Rome !  Même si on a  la protection d’un Auguste !! Et que Diane vous invite  tous les jours à rendre visite au dieu Nemosus !! Ce qui est un honneur certes ! Un grand ! Mais… Quel travail… de Romain !! bien sûr !!  Et  que c’est compliqué,  peuchère !! D’être le PREFET !!

 

Bof ! Tout de même, quel bonheur d’être ici : Vive la France

Lettre de mon oustaù - juin 2011

 

L’alchimie de l’encre et du lait

Fable humoristique par Michel FALGUIERES

 

Moi, qui répond désormais au beau nom de Cantor, labrador de monsieur le préfet, j’ai été le témoin de nombreuses  réunions dans le bureau de mon maître et je suis heureux aujourd’hui de vous raconter l’une d’entre elles. Je dois vous dire que je suis en mesure de prolonger l’adage « Ah ! Si les chiens pouvaient parler ou bien écrire » et bien j’ai pu et je suis devenu mémorialiste sans toutefois  me prendre pour le duc de Saint-Simon, le marquis d’Argenson ou les  cardinaux de Retz et de Bernis.  Bien entendu,  j’ai consigné dans mes écrits que ce que l’intérêt de la République permet de dévoiler. J’ai été seul à entendre les propos que je relate dans cette chronique le plus honnêtement du monde et  en toute  fidélité à mon maître qui jour après jour, se révèle être  un serviteur  très dévoué à  notre République.

 

Ce matin-là, mon maître monsieur le préfet Gésibous  avait convoqué dans son bureau deux maires des plus coriaces. Les deux élus refusaient de se rallier aux propositions de la commission départementale de coopération intercommunale qui  dans le cadre de la réforme des collectivités territoriales avait arrêté une restructuration des communautés de communes où tous les maires avaient souscrit. Monsieur Bascoul, le maire de Massargues souhaitait se rapprocher de la cité de Ventadour  et monsieur Brun, le maire de Gaujac voulait être rattaché à la cité de Valcaude.

 

Mon maître, enfant du département, connaissait parfaitement l’histoire et la géographie de ces deux bourgades. Le village de Massargues était né d’une villa gallo-romaine appartenant à un certain Marcius, quant à celui de Gaujac, il provenait d’un grand domaine  appartenant à un certain Glaudius. Il est vrai qu’à l’époque de la république romaine ces deux riches patriciens étaient des adversaires politiques au Sénat mais mon maître était persuadé que  les idées politiques ne suivaient pas les lois de la génétique, aussi tout cela n’avait aucune importance pour les temps présents.

 

Toutefois, monsieur le préfet  Gésibous savait que dans ces deux villages, le vent de l’histoire avait plutôt soufflé dans une seule direction. Massargues village catholique, antidreyfusard, royaliste s’était toujours opposé au siècle dernier à Gaujac, village conduit par des maires protestants, républicains et dreyfusards. En leur temps, les préfets de la quatrième et de la cinquième république avaient été souvent interpellés pour arbitrer de nombreux conflits de voisinage. La géographie des deux villages n’avait pas aplani leur rivalité bien au contraire car Gaujac en pleine garrigue regardait depuis ses collines Massargues patauger dans son marais.

 

Une nouvelle fois donc l’histoire contemporaine  se nourrissait du conflit ancestral et monsieur le préfet était donc obligé de trancher sur le vif.

 

J’étais donc au pied de mon maître sous son bureau en attente d’une décision des plus historiques.

 

Mon maître prit la parole :

- Messieurs, pouvez-vous m’expliquer une fois pour toutes, en quoi vous contestez la carte que je vous propose ? Il me semble que l’union de vos communes dans cette nouvelle configuration vous offrira un bel avenir. Vos différences qui ont forgé certes une partie de vos identités ne sont aujourd’hui que les résidus d’un passé révolu qui ne présente plus aucune valeur. Il faut que vous regardiez devant vous. Vous avez tout à y gagner. Je ne vais pas reprendre les arguments que je vous ai exposés lors de nos travaux en commission…

Mon maitre fut interrompu par monsieur Bascoul le maire de Massargues :

- Monsieur le préfet, vos arguments concernant ma commune ne sont pas réalistes. Si nous tenons, mes concitoyens et moi-même à nous rapprocher de la commune de Ventadour c’est que nous avons besoin de son expérience en matière de gestion de l’environnement. Nos voisins maitrisent parfaitement la fabrication des courants d’air. Leur usine est très performante et ils peuvent détecter les moindres paroles du vent. D’ailleurs,  notre gouvernement actuel depuis le Ganelle de l’Environnement s’est illustré en ce sens.

 

Mon maître, irrité par une telle remarque perdit son calme :

- Monsieur Bascoul, vous allez trop loin, vous ne voulez pas voir tout ce qui a changé depuis ce Ganelle. Vous vous attardez sur le verre à moitié vide mais si vous considérez le verre à moitié plein, vous ne pourrez que constater les avancées dans les consciences et les changements de  comportements de vos concitoyens.

 

Puis, il se tourna vers le maire de Gaujac :

- Et vous monsieur Brun, je vous demande une dernière fois, pourquoi vous opposez-vous à mes propositions ?

- Ah, monsieur le préfet, nous autres à Gaujac, nous tenons à nous rapprocher de nos voisins de Valcaude car ils ont une grande compétence dans le domaine de la production d’énergie solaire. Leur usine fabrique en permanence cette chaleur si nécessaire à notre garrigue.

 

Après avoir entendu des propos aussi symétriques et bornés, mon maître comprit très vite qu’il fallait amener ses contradicteurs sur un autre terrain.

- Messieurs, je vois que je ne pourrai pas vous convaincre ni sur le terrain de l’économie ni sur celui de l’écologie.

 Aussi après un bref silence, son visage s’éclaira d’un léger sourire :

- Mais, dites-moi, est-il vrai que l’écrivain Alphonse Daudet a séjourné dans vos villages lors de sa tendre enfance ?

- Oui à Massargues, il eut pour nourrice Madame Puech qui découvrit sa myopie.

- Oui à Gaujac, il eut pour nourrice Madame Allier qui fit appeler le médecin lorsque le petit Alphonse fut mordu par un chien vagabond.

- Eh bien, messieurs les maires, voilà je pense que la nouvelle communauté des communes sera en capacité d’inscrire dans son budget la construction d’un complexe culturel que vous pourrez baptiser  « Au musée des deux nourrices ». Il vous suffira d’ériger la bâtisse à égale distance de vos mairies.

Vous serez unis sur le terrain du tourisme littéraire et là je peux vous dire que vous allez retirer un immense bénéfice. N’oubliez pas que l’œuvre de  Daudet a été traduite dans plus de quarante langues, vos communes deviendront alors la première destination de tous les Daudétiens du monde. A l’heure où internet ce bel outil sans mémoire règne sur notre planète, la construction d’une maison littéraire dans vos villages sera le lieu idéal où pourront se tisser des liens puissants entre lecteurs de tous pays. J’ai confiance dans les poètes du futur qui expliqueront à nos descendants que les laits des deux nourrices après s’être mélangés, se sont métamorphosés en une encre des plus subtiles qui alimenta durant toute sa vie la plume d’Alphonse Daudet, cet écrivain que nous admirons tant.

Médusés, les deux maires se regardèrent et comme par magie se firent une raison, ils fraternisèrent.

Le préfet avait trouvé les mots justes. Une nouvelle fois dans son histoire, la République une et indivisible triomphait car mon maître avait su convaincre les deux maires en utilisant les deux mères nourricières sans la moindre pierre philosophale.

Le 8 Septembre 2011

LE SECRET DE MONSIEUR LE PREFET

 Par Micheline Mougneau

 

            Depuis quelque temps, les nuits de Monsieur le Préfet étaient hantées par un conte d’Alphonse Daudet, comme s’il était sorti de la mémoire de ses années de jeunesse. A l’image de beaucoup d’enfants de son âge, c’est vrai qu’il avait appris par cœur les aventures de Blanquette, la jolie petite chèvre de Monsieur Seguin. Mais curieusement, ce n’était pas ce conte-là qui venait lui chatouiller et lui agiter l’esprit dans son sommeil. C’était celui qui traitait de la renaissance du « moulin de Maitre Cornille ».

 

Comme ce rêve s’était produit à plusieurs reprises, au matin il avait bien essayé d’en décrypter la signification philosophique. Non pas qu’il soit adepte de ce genre d’exercice. Mais, en fin de compte, cela voulait peut-être dire quelque chose, même si, d’emblée, il ne voyait dans cette répétition du songe que la traduction d’un esprit préoccupé.

 

            Il faut avouer que depuis que il avait eu l’honneur d’être nommé à cette haute fonction par décret de Monsieur le Président de la République, Monsieur le Préfet avait des journées plus que remplies, « surbookées » même, comme, on disait maintenant ! Jugez-en plutôt par quelques-uns des objectifs de sa mission :

« -  En tant que haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, le Préfet est chargé d’appliquer la politique du Gouvernement, en dirigeant la présence, l’action et la continuité de l’Etat dans le département dont il a la responsabilité.

« - Il se doit de veiller au maintien de l’ordre public et à la sécurité des personnes et des biens et d’établir les plans de protection nécessaires en cas de danger (catastrophes naturelles et risques technologiques)

  - Il contrôle l’installation des industries dangereuses.

 - Il veille à l’application des lois en vigueur ainsi que des nouvelles lois.

 - Il coordonne à l’échelon local les politiques du Gouvernement concernant l’emploi, la cohésion sociale, l’aménagement du territoire, le développement économique, l’environnement, l’organisation des élections.

 - Il veille au respect du patrimoine culturel, monumental, historique et des sites remarquables », etc. 

 

            Rien qu’au sujet de ce dernier paragraphe, il faut bien constater que des sites remarquables, il n’en manque pas de prestigieux dans le département et c’est un domaine qui tient particulièrement au cœur de Monsieur le Préfet, en ces lieux où il a passé avec tant de bonheur un moment de son enfance. Pour en dire plus : dans ce pays si cher à Alphonse Daudet !

 

Pas besoin donc d’insister sur le fait que les journées n’étaient pas assez longues pour gérer tout ce programme, auquel venaient s’ajouter les nombreux anniversaires, commémorations, inaugurations où il se devait d’être présent, en prononçant à chaque fois un discours circonstancié.

 

D’autant que je dois vous révéler que Monsieur le Préfet avait un secret, une idée grandiose, folle, extravagante qui lui était venue après avoir pris connaissance de la dernière note d’information du gouvernement. Or voilà qu’il venait de faire la liaison entre ce communiqué et sa vision du moulin de Maître Cornille, si présente en son rêve. Mais oui ! C’est bien sûr ! Car l’activité retrouvée de ce lieux avait donné vie au formidable projet économico-littératuro-touristique de ce site incomparable, connu du monde entier. Pourquoi ne pas rééditer pareille idée ? On pourrait y arriver. Son rêve en était une preuve ! Et cela lui donnait du courage…

 

                Alors ? Ce secret ? De vous à moi, Monsieur le Préfet, me le diriez-vous ?.....

Figurez-vous que c’était de placer son département au top-niveau d’une dynamique contre le chômage. Et, croyez-moi, il y avait de l’ouvrage dans cette recherche de la mobilisation pour l’emploi. C’est que, pour ce faire, il lui fallait « rechercher et unir les énergies pour élaborer des idées spécifiques à chacun des grands pôles du département, plus spécialement par l’emploi des jeunes et des séniors, selon les besoins des entreprises ». Pour atteindre cet objectif, Monsieur le Préfet avait pensé à déterminer une carte de l’intercommunalité, en préservant dans chaque cas, les intérêts des régions, des populations et des salariés. Comment ? Me direz-vous. Par la valorisation de certains métiers comme le bâtiment, l’hôtellerie, le tourisme, et par la formation vers des emplois de demain comme la communication, l’informatique, les services à la personne.

 

Mais ce n’était pas si simple que de vouloir déclarer la guerre à une situation économique locale difficile dans un département qui, cependant bénéficiait de ressources infinies. Il fallait aller de l’avant car, pensait-il, « le temps des moulins à vent était passé, comme celui des coches sur le Rhône, des parlements et des jaquettes à grandes fleurs … »

           

Quoi qu’il en soit, Monsieur le Préfet ne pensait qu’à ça, rêvant à cet enjeu majeur de donner à son département les meilleures performances, dans les colonnes de statistiques des instituts de sondage. Si bien que dans la tête de Monsieur le Préfet « les démons de la gloire allaient tintant et carillonnant à grande volée ». Mais comment financer un tel projet en cette période de crise si inquiétante pour notre économie nationale et locale ? Monsieur le Préfet en était à se demander « s’il ne ferait pas mieux de prendre son vol à travers le monde pour chercher pâture », comme se l’était imaginé le père Gaucher, le célèbre prieur de Saint Michel de Frigolet. Il fallait concilier travail et finances, au milieu de cette masse d’informations qui remplissait l’actualité quotidienne : le pouvoir d’achat, l’emploi, le RSA, les élections, le printemps arabe, la Lybie, les blogs, face-book et que sais-je encore. Un vrai challenge ! Il fallait vraiment réfléchir à tout cela à tête reposée, loin du monde et du bruit …

 

Et voilà que Monsieur le Préfet, soudain, reçut comme une inspiration… Il faisait si chaud dans son bureau de la Préfecture, malgré l’air conditionné qui marchait pourtant à son maximum … Il prit son dossier, rassembla quelques documents qu’il mit à l’intérieur, ouvrit la porte, regarda à droite et à gauche dans le couloir … Personne ! Il descendit alors rapidement par l’escalier et rejoignit sa voiture garée sur le parking.

Démarrant en trombe, il se surprit à rouler au hasard. Un hasard qui le conduisait comme par magie vers une destination inconnue …

 

Pendant ce temps-là, à la Préfecture, on s’était aperçu de sa disparition : « Madame, Monsieur, chers Administrés », questionnait sa secrétaire, savez-vous où se trouve Monsieur le Préfet ?

Nous avons appris un peu plus tard que Monsieur le Préfet, comme guidé par une main invisible, avait rejoint le moulin de Maître Cornille, près duquel il s’était assis sous un olivier de la garrigue pour réfléchir à la destinée du monde. Il voulait imaginer qu’avec sa volonté d’y arriver, il trouverait les meilleures solutions pour faire repartir la machine, aidé de tous ses administrés.

Tant et si bien que grisé de soleil et bercé par le chant des cigales, il s’était assoupi en relisant le fameux conte d’Alphonse Daudet qui avait enchanté son rêve.

 

Les citations en italique sont extraites des « Lettres de mon Moulin » d’Alphonse Daudet

 

Le Préfet à la ville...

 Par Fred Oberson

 

 

Depuis l'époque napoléonienne, le rôle du Préfet a bien changé. I1 n'est plus question de lever la conscription ou de faire rentrer les contributions, même s'il continue d'honorer les agriculteurs, de protéger le commerce et les manufactures, de sauvegarder le patrimoine et I'environnement.

 

Après la Seconde Guerre mondiale, il porte en droit et en fait le titre de commissaire de la République. Ce terme de  « commissaire » sous-entend qu'il a la haute main sur l’ordre public, la sécurité et la légalité. Le Préfet est la courroie de transmission directe de l'État dans le département dont il a la charge. On peut dire qu'il est le Gouvernement à lui tout  seul !

 

Avec un tel fardeau sur le dos, on ne rencontre que très rarement Monsieur le Préfet de la ville aux champs comme à l'époque d'un certain Sous-préfet immortalisé par Alphonse Daudet dans les Lettres de mon Moulin. Si le Préfet éprouve une certaine jalousie que sa fonction n'ait pas été mise en prose par le poète gardois, il y a matière à réparation.

 

A tout seigneur, tout honneur !

 

Hélas, les temps ont bien changé. Autant dire qu'aujourd'hui, la mise vestimentaire austère d'un préfet en mission officielle ne l’incite pas à faire halte en cours de route pour se prélasser à l'ombre des chênes verts et mettre au repos son puissant attelage. Ce n'est pas le gazouillis des fauvettes et la senteur des violettes qui changeront une ligne au discours d'homme d'État qu'il prononcera tout à l'heure.

 

La fonction a certes perdu de son charme d'antan mais a gagné en efficacité. Gare aux boutefeux en période de sécheresse ! Que demande le peuple ? Mais lorsqu'il s'agit d'inaugurer les chrysanthèmes, un sous-préfet aux champs fera l'affaire avec bonhommie.

 

Imaginons le Préfet de la ville sur le pont de Beaucaire, cet ouvrage orgueilleux qui franchit le Rhône, ce fleuve d'origine helvétique, qui sépare deux régions amies, mais néanmoins concurrentes. Le chasseur de lions a sans doute convaincu son ami Alphonse de le remonter jusqu'à sa source, dans les Alpes. De son vivant, le poète dansait la mazurka sous les pins, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Gardois comme pas un dans ses fibres, le « Petit Chose » quittait Bezouce, Jonquière-Saint-Vincent pour retrouver Tartarin, faire bombance avec Mistral à Maillane et enfin rejoindre son cher moulin à Fontvieille, puis Paris, sa capitale d'adoption.

 

Revenons-en au Préfet de la ville sur le pont de Tarascon... du côté de Beaucaire, limite territoriale oblige, entouré d'une centaine de policiers aux ordres du commissaire de la République. A la vue de cette armada, on ne badine pas, les automobilistes pâlissent, s'enfoncent dans leur siège, cliquent leur ceinture, cherchent fébrilement un document. Du côté des forces de l'ordre, il n'y a pas de place pour les états d'âmes et les galéjades.

           

L'addition des points est une soustraction ! Jusqu'à l'accent de Provence qui se confond avec celui du Nord...

 

Le corps préfectoral a cependant des activités moins protocolaires, en particulier lorsqu'il s'agit de la culture. Surprenant de découvrir que se cachent parfois, sous la carapace de ces hauts fonctionnaires de l'Etat, des hommes sociables, tolérants, proches de leurs administrés. Le commun des mortels a tendance à oublier qu'ils sont avant tout des hommes de bonne foi, faisant abstraction de leurs opinions politiques.

 

Et de percevoir, chez le Préfet de la ville, son savoir, sa culture, d'apprécier sa faciliter de discourir comme un historien. Daudet est dans ses gènes, dès la découverte de ses textes en enfance, pour les relire plus tard et souhaiter que les enseignants continuent à promouvoir la lecture des livres. Dans un autre temps, n'aurait-il pas été conteur, poète, condisciple des Félibres : Mistral, Roumanille, Aubanel et de bien d'autres écrivains ?

 

30 mars 2012

HISTOIRE A LA DAUDET POUR NOTRE PREFET

Par Serge RIVAGE

 

            Sa voiture longe le Gardon. Pauvre Gardon, lui, le torrentueux, le coléreux qui déverse sa hargne d’hiver sur les rochers et les terres, il a, aujourd’hui, l’air lamentable d’un ruisselet sans force ; ses poissons abandonnés recherchent, éperdus, un gour où survivre.

            La plage ! Une plage à Alès ! On croit rêver et pourtant c’est bien vers elle que se dirigent les baigneurs du coin. Ils repartiront bronzés et satisfaits de leur journée à nager. Merci, Monsieur le Maire !

            Il ne peut traverser la ville sans évoquer son plus célèbre écrivain : Daudet. L’éternel Daudet. L’insaisissable Daudet que l’on retrouve partout : dans le Gard, à Paris, en Provence, en Corse ; partout, je vous dis. Son imagination, son talent, ses histoires qui sentent si bon le thym, le romarin et le fenouil. Daudet, le plus unique comme disait mon grand père qui n’avait pas tout retenu de la leçon sur les superlatifs.

            Daudet. Le jeune qui traverse, là-bas, avec ses cheveux longs et son air ailleurs, ça pourrait être lui : le pion, filant vers son collège, se demandant comment il va tenir des élèves excités.

            Quelques feux tricolores, tricolores comme notre drapeau, et la route prend des airs de Cévennes : elle s’accroche aux imprévisibles des parois calcaires, monte, tourne, retourne, un faux-plat et elle repart à l’assaut.

            La voiture s’en tiendra, aujourd’hui, aux modestes évasements des premières collines. Un panneau indique déjà le nom du village, son village : Saint Florent sur Auzonnet. Il est tout beau, son village, avec son groupe scolaire, sa salle polyvalente, ses villas qui posent leurs couleurs sur les faïsses, les terrasses autrefois cultivées.

            Autrefois : le mot est lancé. Son village, le vrai, c’est celui d’autrefois. Des livres d’images  se pressent dans sa tête. Les Vieux : beaucoup sont partis. Il les entend encore parler ce français-patois plein de poésie. Les copains : ils en ont fait des parties ensemble. Les châtaignes : ils prenaient un bartoul, un panier en osier, et ils filaient jusqu’aux châtaigniers. Le soir, à table, c’était la bajane, la soupe de castagnes. Plus courue, la brasucade avec les filles, les filles qu’ils guinchaient mais elles ne demandaient pas mieux, alors, quand ils pouvaient en esquicher une, ils ne se faisaient pas prier ! Les baignades dans l’Auzonnet et la pêche. Des truites grosses comme ça, les jours de chance.

            Pour les mauvais coups, ils n’étaient pas les derniers. Un jour, ils avaient arraché les melons d’un vieux rondinaire. Le vieux avait débarqué, ils avaient décanillé mais l’Armand s’était escambarlé. Il n’était pas plutôt debout que le vieux l’aguantait et lui mandait un de ces carpans, que je vous dis que ça !

            La voiture s’arrête. Il fait chaud, mais chaud ! Les cigales s’en donnent à cœur joie. Il défait le col de sa chemise. Dans dix minutes, il sera sur la terrasse du mas, à l’ombre du chêne, en short, pieds nus, un pastis fondant dans une poignée de glaçons, pas fort le pastis, juste pour le goût.

            Quelqu’un frappe à la porte. Les voisins ont dû l’apercevoir par-dessus leur haie. Il ne vient pas souvent à Saint Florent, alors, chaque fois, ce sont des retrouvailles empressées avec ses amis, les amis de maintenant et ceux de ses vingt ans. On frappe plus fort. La sonnerie doit être en panne, il téléphonera à l’électricien.

            - Monsieur le Préfet ? Monsieur le Préfet ?

            - Qu’est-ce que c’est ?... Qu’est-ce qu’il y a ?... Oui, je… Vous… Tout bas : mais qu’est-ce qu’il m’arrive ? … Je… me suis… endormi !

            -  Monsieur… 

            -  Entrez, Martine.

            - Monsieur le Préfet, l’heure tourne, vous ne pouvez tout de même pas arriver après le ministre, ça le vexerait !

            - Un instant, je finis et j’arrive.

            Il finit, il finit, quoi… Il ne finit rien du tout ; s’il finissait quelque chose, c’est sa sieste qu’il finirait. C’est qu’il est exténué, vidé, notre Préfet. Il n’en peut plus de se battre avec la pendule de son bureau qui le harcèle sans le moindre répit. Réfléchir, proposer, convaincre les indécis, écouter, accepter, s’opposer, autoriser, interdire, son agenda n’en peut plus, son crâne, non plus. Pas un problème qui ne soit pour lui : le vin qui ne se vend pas, la sécheresse qui affame les récoltes, la pluie qui inonde les terres et les maisons, la grêle ou le gel qui vident les comptes en banque. S’il n’y avait que ça : regrouper les communes, ordonner les élections, les cantons qui doivent disparaître en 2014, le gaz de schiste, il ne manquait plus que lui ! Réceptions, inaugurations, discours… Il est là pour tout, le Préfet… Et aujourd’hui, il était à Saint Florent. Quelques heures de bonheur, c’était trop beau !

            Sa secrétaire, qui a «oublié» de fermer la porte de son bureau, l’entend maugréer :

            - Tu sais ce que je vais lui dire au ministre, je lui dirai : «S’il veut être réélu, notre Président, qu’il propose la sieste à tous les français, une sieste obligatoire. Un pavé dans la mare des syndicats, pas un, jusqu’ici, n’y a pensé !»

            Sa secrétaire pouffe de rire, les larmes lui viennent qu’elle essuie furtivement.

            Il poursuit :

            - Je sais ce qu’il me dira, notre ministre, je l’entends : « Nous avons la même vision des choses, merci, mon cher Préfet, de me donner raison. » Bien sûr, l’idée ne peut pas venir de moi ! Creusez-vous la cervelle pour trouver de bonnes idées !

 

(Serge RIVAGE est un pseudonyme, un nom d’écrivain ; son vrai nom est Georges BLANCHE)

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