ET VOICI

…LETTRE D’ALPHONSE DAUDET

ECRITE A SES PARENTS NOURRICIERS DE FONS

 

Cette lettre a été retrouvée par Louis BASCOUL, Curé de Fons, qui s’adressant à son correspondant nous la transmet en ces termes :

 

« Monsieur le Directeur,

 

Il est bon quelquefois de fouiller dans les vieux meubles : on y trouve des bijoux.

 

C’est en fouillant dans le tiroir vermoulu d’une vieille armoire que j’ai découvert, ces jours-ci, une lettre d’Alphonse Daudet encore élève au Lycée de Lyon.

 

Sur le point de finir ses classes, il écrivait la lettre suivante à ses bons nourriciers de Fons, avec lesquels il n’avait point cessé d’entretenir des relations espacées, dont malheureusement je n’ai pu retrouver que ce témoignage.

 

A Fons, il était « le gâté du bon curé, seul personnage du pays qui parlât Français », disait-il dans une lettre égarée. Aussi aimait-il à la visiter, mordant sur sa tranche de pain noir et joyeux de caresses et des gâteries qui l’attendaient. Et cependant, ils étaient trois, dans le ménage nourricier à se disputer le petit Alphonse : le père et la mère Garimond, et la tante Françoise. C’était à qui l’aimerait le plus. Il était si éveillé, si vif ! Comme il était indiscipliné aussi ! Sa  sœur Anna, paraît-il, l’emportant néanmoins sur lui en indiscipline et en violence. Mais l’une et l’autre avaient le cœur généreux ; on s’en souvient encore, ici, dans cette famille où la sœur fut allaitée après le frère.

 

Mais j’abuse, Cher Monsieur, en vous donnant ma prose lors que je vous ai annoncé cette d’Alphonse Daudet. Je n’ai qu’à me taire.

 

Je n’ajouterai qu’un mot : on avait déjà remarqué la myopie du petit Alphonse chez les parents nourriciers. « Il avait toujours l’air de regarder au-dedans de lui » me disait sa sœur de lait. N’est-ce pas en regardant au-dedans de lui qu’il a si bien connu l’âme de ces contemporains ?

 

Veuillez agréer, Mon Cher Directeur, l’assurance de mon dévouement ».

 

                                                                                              Louis Bascoul

                                                                                              Curé de Fons  

 

  

« Bon père et bonne mère,

 

Je crois que vous connaissez trop votre Alphonse pour croire qu’il vous oublie. Et s’il vous écrit aussi rarement, ce n’est pas, soyez en persuadés, la mémoire qui lui manque mais bien le temps.

 

Je suis au moment de finir mes classes. Encore six mois, ou un an, et je vais passer une foule d’examens sérieux à Lyon ou à Paris. Et vous comprenez que je dois m’y préparer et faire tous mes efforts pour être reçu avec honneur. Je me destinais à la marine, mais j’ai la vue basse et on ne peut m’admettre parmi les défenseurs de la patrie ; ma foi, tant pis ! La France n’y perd pas grand-chose, et moi je crois y gagner beaucoup : car à cette heure, quoique je n’ai que quinze ans, je serais sans doute sous les murs de Sébastopol, ayant déjà perdu, ou étant fort en danger de perdre ma tête, ou au moins un bras et une jambe.

 

Maintenant, bons parents, êtes-vous bien portants ? Etes-vous heureux ? Mon père Garimond est-il toujours doué d’un poignet solide ? Ma bonne mère est-elle toujours aussi fraîche ? Ma petite Elisabeth aussi gentille, mon petit frère aussi espiègle et étourdi ? Oui, j’en suis sûr, car s’il vous était arrivé quelque chose que ce soit quant à la santé et au bonheur, vous aimez assez votre Alphonse pour lui en faire part. Et, à propos, ma tante Françoise est-elle toujours aussi bonne, aussi bien portante ; a-t-elle encore des bonnes anchois que j’aimais tant étendre sur du pain noir, avant d’aller rendre ma visite des matin à Monsieur le Curé (au bon souvenir duquel je vous prie de me rappeler).

 

Ah ! Que je regrette de ne pouvoir venir passer quelques temps auprès  de vous, mes bons amis. On me l’avait bien promis parce qu’au collège on est assez content de moi et que j’ai su mériter quelques prix et quelques accessits, mais maintenant les avis ont changé et au lieu de venir vous embrasser, je suis obligé de confier des caresses à un papier qui ne vous les rendra jamais aussi fortes que ce que je vous les faits.

 

                                                                                              Alphonse Daudet

 

PS : Qu’Elisabeth me réponde, s’il vous plait, et je lui en serai bien reconnaissant. » 

 

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